Hier la répétition fut dure.

Depuis quelques temps Bryan me parle d’une scène. Déguisé en clown, il arrive du public et tire sur les spectateurs avec un pistolet à blanc. Cela pourrait servir de prologue au spectacle. Le clown arrive sur une musique forte, des années 80, il tire sur les spectateurs (en disant un texte assez violent – Rodrigo Garcia par exemple). Il est interrompu, comme surpris en plein délire. On raconte alors un imaginaire assez violent, un humour trash du personnage. Et la pièce ensuite retrace son parcours de compréhension / réconciliation.

En arrivant aux Amandiers lundi on demande à l’accessoiriste si on peut faire un essai avec un pistolet à blanc. Bryan m’explique que c’est beaucoup plus fort qu’avec des coups envoyés en régie (ce qu’on a fait jusqu’à présent – et qui me plait : on peut jouer le décalage son/geste et renforcer l’impression que le personnage est dans « son délire »).
RV est pris pour le jeudi à 14h. Les consignes de sécurité sont très strictes, l’accessoiriste doit être présent pendant toute la durée de l’essai.

Dès son arrivée je suis mal à l’aise. Il semble assez réticent, il me dit d’ailleurs que « c’est l’aspect de son métier qu’il déteste le plus ». Bryan au contraire est plutôt content de pouvoir faire cet essai. Il explique qu’il ne tire pas vers le public, puis mime ses déplacements (dont un ou plusieurs tirs vers le public? Je perçois une contradiction mais je ne la relève pas). Je me sens un peu inquiète. Je lance la musique. Bryan tire un premier coup de l’intérieur de la boite où il est caché, puis un second, il sort, se place face public et nous vise. Tout de suite je vois que l’accessoiriste est très en colère et se tend. Je dis « pas vers nous! ne tire pas vers nous!  » mais Bryan ne m’entend pas. J’arrête la musique. Bryan est surpris et frustré de cette interruption (il n’y a que 6 balles on ne peut pas faire des tonnes d’essais). La colère de l’accessoiriste est manifeste, il dit et répète qu’on ne peut pas tirer sur le public, on ne peut pas, c’est interdit. Tout de suite le ton monte entre les deux. Bryan demande « c’est une règle de sécurité ou une règle de théâtre? Si c’est une question artistique, je fais mes propres choix ». La discussion est vive, assez courte. L’accessoiriste accuse Bryan de ne pas avoir respecté ce qu’il avait dit. Bryan se défend : je connais les règles de sécurité, je ne suis pas un inconscient, je n’ai pas dépassé les 4 mètres.
Bref. On arrête là l’essai, l’accessoiriste reprend le flingue et s’en va. Grosse tension pendant tout l’après-midi. Bryan est en colère et surtout il se sent humilié. D’autant plus qu’il a l’impression que je ne suis pas de son côté, car je comprends la réaction de l’accessoiriste, moi aussi j’ai eu peur d’ailleurs.

Sa colère  et ce sentiment d’humiliation naissent à mon avis :

1. Du fait d’être soupçonné d’incompétence et de légèreté professionnelle (et le chargé de prod me dira, confirmant cette interprétation « tu comprends vous êtes en résidence aux Amandiers il faut quand même respecter le matériel… »)
= il va donc passer quelques temps dans les deux heures qui suivent à justifier
– que de nombreux metteurs en scène ont utilisé des armes à blanc, y compris pour tirer en direction du public
– qu’il a lui même joué dans plusieurs pièces dans lesquelles il utilisait une arme tirant à blanc, qu’il pouvait tirer vers un comédien sans que cela ne pose de problème, qu’on lui a appris à ces occasions les règles de sécurité (pas à moins de 4m) et qu’il les respectent, y compris ici qu’il les a respecté (c’est là qu’est née notre incompréhension mutuelle, pour l’accessoiriste comme pour moi, « je ne vais pas tirer sur le public » signifiait nous « je ne vais pas tirer en direction du public » et pour lui cela signifiait « je ne vais pas tirer à moins de 4m de vous »).

2. Surtout : du fait d’être soupçonné d’être un mec fasciné par les armes (= un taré/ un mec violent). Quelques éléments très objectifs de la situation telle qu’elle s’est déroulée ont pu donner un peu de grain à moudre pour l’accessoiriste en ce sens (Bryan l’accueille en étant content que ce soit un magnum, il regrette qu’il n’y ait que 6 balles, il m’explique avec son 357  démilitarisé la différence entre les vraies douilles et les douilles à blanc avec un certain enthousiasme, et pire, il s’installe pour la scène en disant « c’est pour ce genre de moments que je fais du théâtre »). Je connais son imaginaire, sa manière d’aimer l’humour un peu violent, de prendre en dérision la violence, donc je sais rentrer dans sa manière de voir. L’accessoiriste, lui, ne le connait pas et peut se baser sur ces quelques remarques de Bryan pour le voir rapidement comme un fasciné des armes qui a envie de se faire des sensations fortes sur scène en soulageant quelque instinct primaire un peu meurtre sur les bords.
Ne faire qu’évoquer cette interprétation possible de la réaction de l’accessoiriste est pour Bryan insupportable. Je peux à peine le formuler, ou alors seulement quelques heures plus tard une fois que la tension est apaisée.

Et pour cause : on touche ici à l’enjeu même du spectacle.
Dans son récit. Mon père était un homme objectivement violent (il a tapé sa femme et peut être son fils), c’est attesté par les faits (rapports médicaux et policiers), et qui plus est fasciné par le banditisme. Cet homme là n’est plus mon père puisque j’ai été adopté par un autre homme. Mais il n’empêche que j’ai grandi avec lui pendant plusieurs années, et que sa présence est constante dans les récits de ma mère depuis, qui plus est dans l’interprétation (erronée) de ma malformation, qui serait liée à un coup de genou reçu par ma mère enceinte. Donc je porte clairement son héritage. Il est pas un inconnu. Son imaginaire et l’imaginaire des autres sur lui m’a en grande partie façonné. Et terrifié : car je ne veux pas être comme lui. Je ne veux pas être un homme violent. Et quand les autres me renvoient l’image d’un mec bougon, ayant un sale caractère, ou pire un peu agressif, je suis stupéfait : moi? agressif? ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai, ce n’est pas moi. Et quand j’attend un enfant tout à coup j’ai peur : que tout cela soit inscrit dans les gênes, ou quelque part d’autres, mais que je ne puisse m’en défaire ni me défaire de la malédiction et le transmettre à mon fils, comme mon père m’a légué ce magnum dont je ne sais que faire à part le mettre sur une scène de théâtre pour en déjouer le poids.
– Dans la forme. Je suppose que l’humour et le théâtre sont pour Bryan un moyen de dealer avec la violence (la sienne, celle des autres, de la société etc…). Certains cherchent la fuite, la carapace. Bryan lui : en rit, toujours dans la dérision, le 3e ou dernier degré. Y compris dans la note d’intention « c’est tellement fou que ça pourrait être drôle ». Parfois je me dis qu’il n’y a que lui pour trouver ça drôle!

Donc : quand l’accessoiriste se sent mal à l’aise, involontairement
il réactive le sujet (ô combien sensible) de la pièce, en soulignant combien la sensation « d’être guéri » a tout à coup parfois tout d’une illusion
il met doublement en échec la stratégie de Bryan face à la violence :
1° en interrompant la scène pendant que Bryan joue, il l’empêche de faire théâtre de son histoire/imaginaire/fantasme
2° en se sentant violenté par le tir à blanc en sa direction, il sappe la stratégie de détournement par l’humour (il ne trouve pas ça drôle mais agressif) et par le théâtre (il n’arrive pas à le voir « pour de faux », ce tir lui semble « vrai », même s’il est à blanc).
Bryan d’ailleurs me dit : « mais c’est du théâtre, du THE-A-TRE : c’est FAUX! ».
Ce faisant, il met en échec la stratégie psychologie ET théâtrale de Bryan. 

D’où l’épuisement intense ressenti par nous deux après cet épisode.
Mais ce n’est pas une mise en échec, puisque nous en parlons, décortiquons, essayons de comprendre. Cela nous amène aussi à faire un choix radical : cette scène de clown au début du spectacle, qui venait comme une réminiscence pour Bryan d’un moment fort de théâtre qu’il avait connu au conservatoire, valait vraiment le coup d’être expérimentée, mais ne sera probablement pas dans le spectacle. Elle n’est plus d’actualité en fait. Or elle est trop puissante (surtout placée en prologue) pour raconter uniquement comment Bryan a été traversé par un imaginaire bien spécifique de la violence. Elle est trop actuelle, trop présente. On arrive à une tout autre idée, radicalement différente, plus poétique, plus abstraite, plus épaisse.

Donc : l’impression d’avoir perdu une après midi est elle juste?
Ces questions, qui mêlent certes enjeux très personnels et enjeux théâtraux, n’est-elle pas au coeur de notre projet?
Je me disais hier soir que j’étais en fait étonnée que nous n’ayons pas davantage été confrontés à ces moments de tensions jusqu’à présent.

Karine (8 avril 2016).

 

 

 

 

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